Ouanaminthe, la jeunesse et les vélos

March 20, 2016

21 et 22 février

 

Ouanaminthe (prononcer Ouanamèt). Ville frontière avec la République Dominicaine. Entre échange commerciaux et méfiance issue d'une histoire de violence et d'exploitation. De ce statut de ville frontière, elle en a héritée de belles rues et une certaine fierté, d'où sa propreté qui contraste avec la route qui y mène. Par exemple, la région de Cap-Haïtien, en y passant en autobus, nous offre la beauté de la mer et des palmiers, tristement découpée par une ligne continue de détritus à l'air libre, où fouillent des citoyens pauvres et des chèvres habituées à s'y nourrir. Vivement, et ce partout dans le monde, des incinérateurs de déchets qui les transforment en énergie non polluante. Gérées convenablement par des citoyens conscientisés et autonomes, et cette énergie gratuite pour tous. Sans corruption, sans copinage avec les grandes entreprises. Encore et trop souvent, le court terme et l'argent l'emportent. Et partout, nous sommes gouvernés par des imbéciles avides de profit. Ce serait pourtant si simple il me semble. Oui, les voyages, ça fait rêver…

 

Esquintés par la route mauvaise et sinueuse, le père Bourdeau nous accueille à la gare d'autobus, et nous emmène à l'institution Jean-Paul II. Nous déposons nos sacs déposés dans la petite maison annexée  à l’école. C’est là où nous dormirons et partagerons les repas, avec le père Bourdeau, pour la semaine. Nous discutons brièvement avec le père Bourdeau du projet École à vélo et des différentes municipalités qui en bénéficient dans le nord-est. Il décide illico de nous emmener à Fort-Liberté pour rencontrer le directeur. Ça adonne bien, il essaie de lui parler depuis quelques temps, sans succès. Rien de mieux qu’une visite en personne. Fatigués donc, mais nous voilà aussitôt remotivés et repartis sur la route, pour les quelques minutes qui séparent les deux villes.

 

Nous passons avant par la douane de Ouanaminthe, à la frontière entre Haïti et la République dominicaine. Lieu de marché bondé les lundis et les vendredis, l’endroit est presque désert en ce dimanche soir. Quelques mototaxis et vendeuses qui terminent de rassembler leurs effets. Et des policiers aux armes imposantes, comme il se doit.

 

Au bout de Fort-Liberté, une pointe de terre où gisent les vestiges d’un fort érigé en 1730 par les Français pour défendre la région contre le retour des Espagnols qui occupèrent la partie occidentale d'Hispaniola jusqu'en 1697. L’imposante structure fut construite et armée, mais les Espagnols ne revinrent jamais. Le fort fut laissé, puis abandonné à la nature qui y a repris sa vie. L’endroit aurait mérité une certaine conservation car étant un site historique d’intérêt, comme le site de Fort Dauphin; on aurait pu y aménager une plage, un petit sentier qui longe la mer, des tables pour manger et se détendre. Pour vitaliser l’économie locale, qui n’appartient presque entièrement à une usine de textile. Peut-être la ministre du tourisme, qui porte déjà de beaux projets, mènera ses idées de développement jusqu’ici…

 

Baie de Fort-Liberté

 

Le soir tombe, et après le délicieux repas de griot et de poulet préparé par Léonie, véritable cheffe des lieux, nous tombons également. Ici aussi, les chiens et les coqs se livrent à un duel sonore qui ne semble perturber personne d’autre que nous, québécois aseptisés. Assez rapidement toutefois, la nuit nous enveloppe de sa moiteur antillaise, aidée d’une musique langoureuse s’échappant doucement par la radio d’une maison environnante.

 

 

Tout comme à Gonaïves, les journées seront chaudes et chargées. Mais les réveils seront doux. Chaque matin, les clameurs graduelles des élèves qui entrent dans la cour à partir de 6h30. Puis, peu après la deuxième cloche qui sonne le début des classes, père Bourdeau s’affaire à sa petite console et fait jouer une sélection de trois ou quatre chansons portant les paroles de la bible, sur une musique en mineur reposante. Dans les classes, les élèves se calment et font silence dans ces premières minutes vouées à la réflexion et la méditation. Nous savourerons ces petits moments de paix chaque matin, café à la main, et la tête clarifiant le plan de la journée.

Mais en ce lundi matin, père Bourdeau déroge de son programme habituel et rassemble les quelques 250 élèves à l'extérieur de l'école pour nous présenter. Et, comme chaque lundi, c'est la levée du drapeau haïtien, sous l'hymne national, chanté par tous. Très beau premier moment à filmer. On gagnerait sûrement à inculquer  et valorise cette fierté dans nos écoles chaque semaine au Québec. Just saying… Nous aurons en prime l'hymne de l'école, que nous utiliserons dans une vidéo promotionnelle pour l'institution, afin de remercier le père Bourdeau pour sa générosité et contribuer au rayonnement de cette école jeune mais prometteuse.

 

Les élèves nous observent, curieux, rieurs, parlent entre eux plus ou moins discrètement, alors que nous nous présentons dans ce tour de piste improvisé. Ce sont souvent les meilleurs, d'ailleurs. Cyclo Nord-Sud, Centrech et l'institution Jean-Paul II ont collaboré ensemble sur le projet École à vélo. Cyclo Nord-Sud a envoyé 200 vélos à cette école, afin de faciliter les déplacements des élèves et des enseignants. Ainsi ils ne dépendent pas de leurs parents pour venir les porter, ou n'ont pas à payer un mototaxi, ou passer de longues minutes à marcher pour pouvoir s'instruire.

 

À la question "Qui a encore son vélo ?", la gêne ou la honte s'empare de la foule. Seulement 4 ou 5 mains lèvent en l'air pour retomber aussi rapidement. La possibilité de bonnes images rapetisse soudainement dans nos têtes…

 

Père Bourdeau nous rassure rapidement, les élèves sont timides et il reste plusieurs vélos à réparer qui ne sont pas encore distribués. Aux heures de pause, loin de la foule, plusieurs élèves, surtout des filles à notre agréable surprise, viennent nous voir pour nous dire qu'elles ont un vélo mais qu'il est "en panne". Crevaison, chaîne débarquée, câble de frein ou de vitesse cassé… Du coup ils sont laissés à la pluie ou au soleil, au fond des cours ou des abris de taule derrière les maisons. Si nous avions plus de temps, nous donnerions un petit cours de mécanique 101 pour qu'ils et elles se débrouillent avec la base. Il existe des réparateurs de vélos en ville, mais ils chargent le prix. Philippe, le gardien de l'école, a des notions mais est limité côté outils et lorsque les réparations deviennent plus complexes. Et il y a le phénomène des motos chinoises, qui ont envahies le marché et les rues avec leur bas coût. Environ 800$ US. Mais après un an, le revêtement éphémère de plastique et les pièces à rabais qui composent la mécanique font que l'engin, au final, n'est pas rentable. N'empêche, elles brillent au soleil et signifient la promotion sociale, pour tous ceux qui veulent y croire. Plusieurs nous diront au cours du tournage qu'avant, presque tout le monde avait un vélo pour se déplacer. Les motos et voitures coûtaient beaucoup trop cher. Puis avec l'engouement et l'accessibilité des motos Haojin, le vélo signifie pauvreté. Et ici, on est quand même fiers.

 

Notre discours vante les mérites du vélo, son accessibilité, son faible coût, sa durabilité, le fait qu'il ne pollue pas et met en forme. Et tout au long de la semaine, le discours trouvera un écho chez les jeunes qui nous entourent. Nous rencontrons plusieurs filles qui acceptent de partager leur expérience avec leur vélo et ainsi participer au documentaire. Certaines gênées au début, d'autres débordantes d'attitude et d'énergie, telles des abeilles qui s'agitent sous le soleil, nous piquant de questions autant sur notre projet que sur les piercings de Pauline.

La confiance s'installe peu à peu, nos têtes et les cartes mémoire se remplissent d'images.

 

 Etienne et Claude filmant la levée du drapeau haïtien

 


 

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